Messe, Saint Sacrifice, Eucharistie … ou Repas du Seigneur.
Le mot messe peut venir du «Ite, missa est» que le prêtre disait pour
renvoyer les fidèles (du latin mittere : envoyer) à la fin de la
célébration.
L’appellation Saint Sacrifice vient de ce que certains ont pu
concevoir la célébration comme le sacrifice que Jésus fait de sa vie sur la croix :
parce qu’il faut réparer nos fautes et offrir un sacrifice à Dieu en échange de
son pardon.
Eucharistie donne son nom à l’ensemble de la célébration
où, avec Jésus, nous rendons grâce à Dieu pour la création et
l’action de Jésus venu pour nous sauver. Eucharistie vient d’un mot grec qui signifie :
remercier.
Tous ces termes ne me semblent pas mettre l’accent sur le sens premier et essentiel
de cet acte.
L’origine de cette célébration vient des Repas sacrés juifs.
Le soir qui commence le Sabbat (jour consacré à Dieu), après avoir prié
à la synagogue, les Juifs se rassemblent en famille ou entre amis pour un repas festif où
l’on ouvre le livre biblique pour en lire un épisode sur lequel on échange. Puis on
prie, on chante.
La Cène (terme qui vient du latin cena : repas du soir) est le nom
donné par les chrétiens au dernier repas que Jésus a pris avec les douze apôtres
avant la Pâque juive, peu de temps avant son arrestation, la veille de sa
crucifixion.
Prendre un repas en commun est non seulement se nourrir mais tisser des
liens de compagnonnage : compagnon vient du latin cum panis : rompre le pain avec.
Le Repas, au plan
humain, est un tout qui est formé de partage de nourriture et de partage de paroles. Manger seul,
c’est nourrir notre corps (se sustenter) sans nourrir notre esprit. Ces paroles
échangées peuvent être légères, voire insignifiantes ou au contraire les
partenaires se livrent des confidences, échangent ce qui est le plus profond de leur être.
Lors de ses repas avec ses disciples, les paroles de Jésus ont une telle densité de vie
qu’il peut dire qu’elles traduisent son être, communiquent son moi, et sont un pain de
vie spirituelle. La parole de Jésus nourrit notre esprit et le rend ainsi présent à
notre être intérieur : «Qui me mange a la vie éternelle… Il demeure en moi
et moi en lui» (Jean 6,54-56). Le pain partagé symbolise, porte le sens d’une communion
d’esprit. Comme me le disait quelqu’un qui n’est pas chrétien, Jésus peut
s’identifier au pain partagé car ses paroles lui viennent de ses tripes. Aussi, dans ces Repas
avec Jésus, le partage de son pain n’est pas d’abord un partage de pain mais surtout une
communion d’esprit. Comme la rose offerte par l’amant à son aimée n’est pas
d’abord une rose mais traduit l’amour. Ainsi Jésus peut dire en partageant son pain
à ses amis-disciples : «Ceci, mon être donné pour vous.» (Luc 22,19). Ce
Repas nous unit réellement à Jésus qui vient habiter notre esprit pour que nous
vivions notre vie comme il a vécu la sienne. À la manière divine.
Dans les premiers temps de l’après mort-résurrection de Jésus, les disciples de Jésus se réunissent pour faire mémoire du geste ultime de Jésus (lavement des pieds et pain partagé) lors du repas qui donne le sens de sa mort. On parle alors du Repas du Seigneur ou de la Fraction du pain (qui est un terme large, comme en français on dit : casser la croute). Les symboles du Repas du Seigneur sont d’ailleurs souvent (dans les peintures du 1er siècle) le pain et les poissons, ce qui formait l’essentiel des repas ordinaires à cette époque (Voir Jean 6,9 et 21,1-14). Il me semble malheureux d’avoir réduit le Repas du Seigneur au seul partage du Pain et de la coupe et l’échange de la Parole à la prédication. On ne voit plus le lien essentiel qui unit la Parole et le Pain.
C’est d’ailleurs à la fin du repas que Jésus va
donner un sens nouveau à la coupe qu’on buvait pour rappeler et revivre l’alliance
qu’au temps de Moîse les Hébreux avaient conclue avec Dieu. Ils seront son peuple et lui
sera leur Dieu-roi. L’alliance est alors signifiée par le sacrifice d’animaux dont le
sang (symbole de la vie) est répandu sur l’autel (symbole de Dieu) et sur le peuple. Cette
alliance est renouvelée à chaque fête de la Pâque.
La veille de sa mort,
Jésus renouvelle cette alliance avec le Père, lui donnant une dimension nouvelle et
éternelle en remplaçant le sang des animaux par une coupe de vin. Le vin est une boisson qui
est alors assimilée, par sa fermentation, à un principe de vie. Il re-présente son
sang qu’il va verser par amour en livrant sa vie. Puisqu’il renonce à toute violence,
Jésus livre sa vie et meurt dans un grand geste d’amour. Ressuscité, il sera ainsi pour
toujours un compagnon dont l’amour accueilli par son disciple sera capable de le rénover, de
le recréer, en pardonnant ses manques d’amour. Communier à la coupe, c’est nous
unir à Jésus et au Père, renouer l’amitié sacrée qui nous fait
vivre de la vie divine. Cette communion unit tous ceux et celles qui participent à ce Repas parce
qu’ils sont nourris du même esprit : celui de Jésus. En accueillant en nous cette Parole
de Jésus, fils unique du Père, nous sommes ainsi engendrés comme fils, fille du
Père. (Voir Jean 1,12-13). Et cela nous façonne comme frères et sœurs.
L’Esprit de Jésus donne à chacun d’ouvrir son cœur à l’autre,
à tout être humain pour réaliser le projet de l’Éternel :
«rassembler [non seulement les Juifs mais] tous les fils de Dieu dispersés» (Jean
11,52).
Pour vraiment comprendre le sens de cette célébration qui
rassemble les chrétiens il nous faut donc revenir à son origine : le Repas. Et cela dans le
contexte de la culture juive.
Au long des siècles, nous avons transformé le Repas du
Seigneur en un cérémonial religieux qui serait davantage comparable à une
réunion de prières et de chants, accompagnés de lectures commentées par le
prêtre. Le partage du Repas et l’échange sur la Parole de Jésus par tous ont
disparu. Le pain, seul élément qui reste du repas, a pris le nom d’hostie (en latin
hostia veut dire victime), ce qui renforce l’idée du sacrifice : on offre Jésus
à Dieu pour racheter nos péchés. Le rapprochement du pain et de la coupe peuvent faire
penser que le pain représente le corps de Jésus et la coupe de vin son sang.
L’adoration du pain dans l’ostensoir (souvent comprise indépendamment du Repas et ne
pouvant être compréhensible que dans le cadre de la philosophie grecque de la
transsubstantiation) me semble aussi nous éloigner du sens de cet ultime Repas du Seigneur, dont le
rôle est de nous inviter à la communion de tous en Jésus en étant nourris et
habités par sa Parole.
Deux phrases de Jésus me semblent résumer le sens profond du Repas du Seigneur : «Ma mère et mes frères sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique» (Luc 8,21). «Moi, je suis le pain vivant venant de Dieu. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra d’éternité. Le pain que je donnerai, c’est mon être pour la vie du monde» (Jean 6,51).
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